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Inédit

Voici le texte d'une prière
composée par Maurice Bellet en juin 2016


Ô Toi

L'au-dessus de tout nom

donne-nous, donne-moi
de cheminer dans la paix, quoi qu'il arrive
d'aimer  toujours mieux et sans réserve
de travailler avec succès pour l'Evangile
de trouver la voie juste

Quant au mal qui est en moi
pardonne et nettoie

Par Lui, avec Lui et en Lui
dans la puissance de l'Esprit

Donne-nous, donne-moi
la force et la lumière
et nous changerons le monde.


En bas de la feuille manuscrite, Maurice Bellet a écrit ces quatre citations de l'Ecriture, qu'il récitait en ouverture de chacun de ses temps d'oraison :

Parle, Seigneur, ton serviteur écoute   (1Sa 3,10)
Ubi caritas et amor, Deus ibi est  
[Là où sont charité et amour, Dieu est - Hymne traditionnel du Moyen Age]
De profundis clamavi, Dominus  
[Des profondeurs, je crie vers Toi, Seigneur - Ps. 129,1)
Ὁ Θεὁς ἀγάπη ἐστίν 
[Dieu est amour - 1Jn 4,8)

"Dieu est amour" est aussi l'une des dernières paroles 
que Maurice a prononcées avant de mourir.

La décomposition du christianisme

      Il arrive aux chrétiens de s'interroger sur ce qu'ils croient, et parfois jusqu'au saisissement.
     Comment, par exemple, croire encore à l'enfer ? On n'en parle même plus. « Nous irons tous au Paradis ». Mais ôtez l'enfer, le reste suit. Le Jugement - le terrible jugement - disparaît ou n'est plus qu'une formalité. Si tout le monde est acquitté, on n'a plus rien à craindre. Mais en ce cas, le péché perd toute gravité. Ou plutôt, elle devient celle d'une maladie, d'une errance, d'une détresse qui méritent soin et compassion. Le châtiment ne s'exerce qu'en ce monde et il se doit le plus possible d'être thérapeutique.

     Et pourquoi la mort du Christ ? Pour réparer l'offense faite au Tout–Puissant ? Mais comment l'offense pourrait-elle l'atteindre, dans sa toute-puissance et sa solitude éternelle ? Et que signifie d'aller jusqu'au bout du monde prêcher l'Évangile à des gens qui s'en passaient fort bien ? Si jugement, sacrifice, mission  en sont là, tout le reste en pâtit. C'est comme si tout l'édifice s'effondrait.
Protestation des chrétiens. Bien sûr, une adaptation est nécessaire. Bien sûr il faut quitter ces images de l'enfer, du sacrifice, de la mission, et plus encore ces théorisations prétendument dogmatiques qui donnaient à ces thèmes-là une rigidité insupportable. Quittons ce qu'il faut quitter, disent-ils. L'essentiel reste sauf. Il est tout entier du côté d'une foi heureuse, débarrassée des vieilles peurs, des illusions pieuses, des controverses meurtrières. La foi ne craint plus la modernité. Elle y trouve comme une jeunesse nouvelle. L'Évangile, la liturgie, une morale ouverte à la psychologie, une dogmatique qui ose intégrer ce que l'exégèse ébranle des vieux clichés, tout signifie le renouveau. L'Église se refait une santé (le pape François !).

L'identité chrétienne : aller au bout de ce qui s'est annoncé

En novembre 1988 s'est tenue en France une rencontre consacrée
à "L'identité chrétienne". Ce qui suit est le texte de l'intervention qu'y fit Maurice Bellet.
Ce texte a donc... 27 ans ! Il n'a pris – heureusement ? hélas ? – aucune ride.



    « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice »… et l'identité chrétienne vous sera donnée par surcroît.

Identité manque d'identité ?

    Venant ici, je me disais : si le thème choisi est l'identité chrétienne, c'est sans doute qu'elle fait question; il y eut une sorte d'évidence de cette identité et puis elle a cessé d'être évidente ; et l'on veut la retrouver, en tout cas l'on s'interroge.
   Mais ce que j'ai d'abord entendu parmi vous n'allait pas en ce sens. C'était, si je puis dire, des paroles pleines, des témoignages assurés, plutôt que des paroles travaillées par la fouille de l'identité chrétienne perdue. Mais circulant ensuite parmi les groupes, ce qui est parvenu à mon oreille avait souvent un autre ton : beaucoup plus questionnant ou perplexe. Peut-être notre lien s'indique-t-il dans cet écart : il y a bien « quelque chose » qui insiste et perdure avec force ; mais, pour certains au moins, la clarté de naguère a disparu ils ne savent plus très bien ce que c'est qu'être chrétien, ou s'ils le sont.

Diversité compatible et incompatible

    Le premier trouble, peut-être, vient de la diversité des chrétiens. Il y a une diversité normale et nécessaire : ainsi entre les spiritualités ou les théologies. Mais il y en a une autre qui paraît insupportable : chaque fois, par exemple, que la « religion chrétienne » semble s'accommoder de l'injustice, du mensonge, du conservatisme crispé ou borné ; ou, pis encore, quand elle semble y trouver appui ! On peut alors avoir le sentiment troublant qu'on est bien plus proche de certains « incroyants » que de certains croyants ; et plus proches au nom même de ce que veut l'Évangile. Gênant !
    La diversité peut venir aussi de la différence d'expérience ; alors l'autre chrétien paraît incompréhensible ou, au contraire, manque totalement de compréhension. Les uns vivront leur foi dans la plénitude, dans une sorte d'assurance jubilante et sans ombre (je ne dis pas sans épreuve, mais sans ombre), d'autres la vivront dans le déchirement, c'est-à-dire dans le sentiment que cette foi leur est essentielle et que pourtant la réalité où ils sont, la réalité de leur existence est ailleurs, étrangère à ce qui fait le contenu de la foi.
    Foi assurée, foi déchirée : comment s'entendre, s'accepter, se reconnaître semblables et unis?

La dérive

    S'y ajoute ce qui relève de ce qu'on peut appeler les dérives chrétiennes. Certes, à chacun son histoire et son expérience, mais en rapport avec le contexte social, avec l'évolution du christianisme ces derniers temps.
    Beaucoup d'entre nous viennent par leur famille, leur milieu, leur enfance d'un christianisme dit traditionnel ; puis ils sont passés par l'époque dynamique des mouvements et des engagements ; et ils se retrouvent où, maintenant ?
    Pour certains, le trajet aboutit à un effacement de l'effectif chrétien, c'est-à-dire de ce qui donne à la fois visibilité et langage. Le passage par le christianisme a aidé à devenir soi-même; mais, finalement, être chrétien tend à se confondre avec être humain parmi les humains. Reste peut-être, comme irréductible, le rite ; mais c'est aussi comme étrange, voire angoissant, insupportable.
    D'autres ressentent dans leur foi commune face d'ombre : c'est tout ce qui se dit dans la tradition chrétienne, dans l'Évangile même, et dont ils ne savent que faire et que penser. Par exemple, tout ce qui concerne la condamnation : « Allez, maudits, au feu éternel… » ; ou même ce qui concerne Dieu (propos entendu : « Il y a un détail qui ne passe pas du tout, c'est Dieu ! »). Avec la tentation de gommer « ce qui ne passe pas », de faire comme si ça n'était pas. Étrange non-dit, malaise souterrain qui travaille « ce qui reste » de la foi.
    Voilà bien des motifs de vivre difficilement l'identité chrétienne. Reste que nous sommes ensemble pour en parler. Quelque chose demeure entre nous, qui fait une communauté d'espérance et d'écoute bienveillante réciproque. C'est de ce dernier constat que je partirai pour livrer quelques réactions, relatives à ce que je suis et qui seront, fatalement, à peine esquissées.

Le nom et l'insaisissable

    Ce qui nous réunit, de quelque façon qu'on tourne les choses, c'est tout de même ce nom-là, lui, le Christ. Il est vrai que le nommer, c'est aussi creuser un abîme de difficultés. Car qui est-il ? Après ce que nous avons dit, impossible de le ramener à quelques concepts, d'en faire l'objet d'une idéologie.
    Mais peut-être est-ce apprendre positivement, pas comme un manque ou un malheur, mais comme le chemin paradoxal de connaissance. Je crois que notre christianisme d'Occident, depuis les XVIe et XVIIe siècles, a été contaminé par le rationalisme qu'il combattait, par la rage de conceptualiser.
    « Ah, si nous pouvions remplacer la Bible et sa confusion par une bonne dogmatique, une bonne morale est un bon code de droit canon, enfin les choses seraient claires ! » Caricature, bien sûr, mais peut-être pas trop mensongère !
    Il y eut sans doute, là-dessus, grande différence entre catholiques et protestants. Mais je pense que la tentation de rationaliser le christianisme a été puissante partout. Voir, à cet égard, la philosophie allemande !
    Alors que nous avons, par l'Évangile, à habiter ensemble une parole qui est poème ; et il faut entendre « poème » selon une ampleur et une profondeur que nous avons perdues : comme une parole inaugurale, riche de toutes sortes de possibles, inépuisable.

L'identité perdue

    Est-ce pour en conclure que nous pouvons nous accommoder de nos divergences et accepter finalement qu'on fasse du christianisme n'importe quoi ? Pas du tout. Ce n'est pas moindre rigueur, mais autre. Ce n'est pas dispense de nous interroger, mais interrogation plus radicale, jusqu'à une sorte de crucifixion de la pensée.
    Car si je reconnais dans le Christ le non-saisissable, et du même coup, en ce Dieu dont il témoigne, celui que je ne connais que d'inconnaissance, alors s'ouvre devant moi un champ de pensée, de pratique, de création immense et exigeant. Il est vrai que j'y perdrai sans doute une certaine manière de jouir de mon identité, il est vrai que peut-être à certains moments, je ne saurai plus ce qui est chrétien et ce qui ne l'est pas, je serai comme hors des clivages établis, hors des lieux communs. Toutefois non par faiblesse et errance, mais parce qu'en Dieu et le Christ il y a excès par rapport à ce que nous en avons dit et cru et par rapport à ce monde où nous sommes.
    Beaucoup de chrétiens ont perçu pressenti ce déploiement nécessaire, ce passage au-delà d'un milieu et d'un langage chrétien trop étroits ; la nécessité, en particulier, de ne plus référer la foi à la religion, car la notion de religion, telles que fixée depuis le XVIIe siècle, la définit comme authentique, parcellaire, au mieux facultative, au pis perverse ; oui, région trop resserrée et trop compromise pourrait être le lieu de l'Évangile !
    L'Évangile dans toute la vie, l'Église dans le monde, fin du ghetto, dialogue et ouverture.
    Mais il se trouve qu'allant par là, beaucoup ont perdu en route leur identité chrétienne. Peut-être ont-ils été, tout en croyant fermement le contraire, idéalistes : c'est-à-dire que c'était l'idée chrétienne qui comptait, qui paraissait plus large, moderne, réaliste que le nom, la parole, le corps ! Car le nom et le corps disent en vérité l'ineffable et l'insaisissable, et notre temps de calcul et d'efficacité s'en effarouche. Étrange chassé-croisé : où c'est le « réalisme » apparent qui passe à l'idée et où l'étrangeté du Christ ouvre sur l'autre réel.
    Mais le monde va comme il va, la science, l'économie, la politique, les mœurs n'ont pas besoin de cet idéalisme chrétien pour subsister même en ce qu'il a de plus généreux, voire pour nous de plus « évangélique » ; le monde se passe fort bien du sens chrétien de la vie de l'histoire.
    Alors peuvent paraître triompher ceux qui, dès le début, ont soupçonné « l'ouverture au monde » d'être une fenêtre et une démission. Car ils restent, eux, ils restent chrétiens, ils ont les sacrements, la doctrine, la morale, l'Église (disent-ils) ; leur foi n'est pas une fumée, elle a la consistance des choses chrétiennes elle se tient.
    Auraient-ils donc eu raison ?

Au plus radical

    Il peut être tentant, alors, pour maintenir et sauver l'essentiel, de réduire et restreindre ce que j'ai évoqué plus haut. On en voit le motif. Pourtant, il y a peut-être un autre chemin, qui consiste au contraire à aller au bout de ce qui c'est annoncé.
    Non point pour arranger la connaissance de Dieu, pour se ménager quelque savoir, mais y aller à plein, reconnaître avec une radicalité bienheureuse qu'on ne peut voir Dieu, ni le prendre, qu'il n'y a ni spectacle ni manipulation – ce dont nous rêvons toujours. Peut-être aussi retrouverons-nous ce qu'il en est de l'écoute, qui est première en l'Évangile ; or l'écoute, déjà dans le rapport à autrui, laisse être et ne sait pas. L'écoute qui est foi nous met dans une dépossession ultime, qui n'est pas un échec une faiblesse de la raison, mais une intelligence plus haute et plus essentielle.
    Et, en même temps, ce presque rien, ce moins que rien, c'est bien l'immense, le plus que tout. En sorte que nos questions mêmes ne seront pas des questions chrétiennes, c'est-à-dire définies par le milieu chrétien et ses préoccupations propres, mais des questions humaines, les questions de l'humanité ; et peut-être jusqu'à mettre en cause notre pouvoir de questionner, avec tout ce qu'il présuppose, et jusqu'à ouvrir ce qu'il en est, en nous, de l'origine. Il ne s'agit plus de rejoindre ce monde présent pour en fait y perdre toute  différence. Car le genre de démarche que je viens d'invoquer, notre monde la craint et la réprime plus que tout. Mais elle paraît ici au titre de la destination de l'humain et non comme un souci du milieu chrétien.

L'effectif chrétien

    Et c'est là, dans cette conjonction de l'infime et de l'immense, que peut, que doit se poser la question de l'effectif chrétien.
    Car elle est réelle. Mais si elle vient par réaction contre l'ouverture, c'est un renfermement ; et si c'est par angoisse de perdre, elle demeure angoissée, elle ne dépasse pas le déchirement. L'identité chrétienne se retrouve, concrètement : être du Christ, c'est ceci et cela, non une vague orientation, incapable de dire sa différence et donc, finalement, de se dire. Mais ce n'est pas par souci d'identité chrétienne – problème typique du milieu chrétien. C'est parce que l'inépuisable richesse du Christ venant dans l'immensité du monde porte fruit. « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ».
  
    Parvenu là, je n'ai fait, en vérité, que poser la question ; je l'ai tenté du moins. Je ne suis donc encore qu'au bord du commencement. S'engager plus loin serait une autre aventure. Puis-je, en terminant, la donner à pressentir ?
    Dans l'ordre de la pensée, le fruit de l'Évangile n'est pas d'ajouter une idéologie chrétienne à la longue liste des idéologies. C'est de faire paraître l'autre lumière, le « logos » venu en chair, en vie humaine, et qui est entièrement amour. C'est une conversion de la pensée, une crucifixion est une résurrection de la pensée – elle met fin au prodigieux resserrement sur le spectacle et la manipulation qui, à travers son efficacité extrême, est aussi menace d'étouffement.
    Dans l'ordre de la pratique, le fruit n'est pas d'abord morale et moralisation, mais vivification de ce qui fait la vie humaine ; spécialement l'initiation, le soin, l'œuvre. Pour me borner à la première (qui ne laissera pas indifférents les enseignants), c'est donner aux êtres humains venant en ce monde de quoi porter leur humanité, leur naissance et leur mort, et par cette « sagesse » dont parle Paul, qui n'est point résignation à l'ordre du monde, mais prend appui prodigieusement sur ce qui vient. Quand on sait où en est l'éducation, c'est affaire d'actualité.
    Quant au poétique, enfin, le fruit n'est pas d'abord un rituel. Car le rite ne fait que dire ce qui d'abord est changement et élévation de toute la vie et qui se fait dans l'ordre symbolique, entendons : par le corps en tant que le corps et esprit. Là, l'écart est si grand entre ce que nous sommes et ce que nous avons à être que nous risquons de ne même pas le voir !

    Pardonnez-moi d'avoir été si bref sur des choses si vastes. Ce ne serait déjà pas si mal si, même alors que les commodités du langage unique nous font défaut, nous avons pur nous reconnaître dans la même quête, qui ne désespère pas.


[Ce texte a été édité dans Les Cahiers Universitaires Catholiques, n°6, juillet-août 1987]


Les trois principes

Ce thème des trois principes est repris dans un petit livre intitulé Si je dis Credo, 
en rapport cette fois avec le "Je crois en Dieu" 
qui pose à beaucoup de chrétiens de grandes difficultés.

    Quel rapport pouvons-nous avoir avec l'Évangile ?
    Plus précisément, avec ses quatre textes qui portent ce nom, mais sans les séparer de ce qui forme avec eux le Nouveau Testament, ni même de l'immense tradition qui les précède, les accompagne ou les prolonge ?
    Ils ont donné lieu à des commentaires infinis ; on peut s'y perdre. Notre question, ici, sera toute simple et en somme naïve : qu'est-ce que ces textes nous donnent à entendre, à nous tels que nous sommes ?

    C'est poser la question de l'entrée. Par où faut-il les aborder ? Histoire, langues anciennes, théologie, philosophie, sciences humaines, art  (tant de peintures, d'œuvres musicales !), psychanalyse… Possible. Intéressant. Mais nous prendrons un autre chemin : entrer en l'Évangile par l'Évangile, c'est-à-dire par ce que nous percevons de ce qu'il veut nous dire, en le lieu qu'il désigne comme le sien.
    Et quel est ce lieu ? À lire (toujours naïvement), c'est l'homme, l'être humain, en tant qu'il a à vivre dans toutes les dimensions de son être, lui, le naissant et le mortel, l'éveillé dans le silence des mondes. Un parmi d'autres, et dans la nécessité de se créer ce qui lui donne de supporter sa condition.
Ce lieu, c'est celui des initiations majeures, mythes, sagesses, religions, philosophies. Il est au-delà de toute spécialisation, il englobe tout ou du moins donne à tout place et sens pour les humains.
    Et dans ce lieu-là, que dit l'Évangile ? Qu'il est bon que l'homme soit né, que tout être humain peut être sauf, que l'amour est plus fort que la mort, que s'il y a un Dieu il est tout entier présent en l'homme comme vérité et justice, que tout est grâce.
    Dans l'antique langage de Jean : Dieu est amour.
    Voilà la clé qui ouvre la porte. Voilà ce qui est à entendre de l'Évangile, transcription du mot qui signifie heureuse annonce.

    Banalité pieuse ? Vous vous trompez. Car il ne s'agit pas ici d'une chose à croire, mais d'un principe de lecture et d'écoute. Tout sera à entendre à partir de là. La conséquence pèse son poids : entendre autre chose, c'est contresens. Quand on songe à tout ce que la religion dite chrétienne a pu produire, en fait, de tristesse, de culpabilisation, de violences diverses, de fanatisme, d'hypocrisie… Mais le point précis, c'est que ces malheurs ont pu être perçus non comme des déviations, mais comme de justes interprétations de l'Évangile. Aveuglements, et qui peuvent être de bonne foi, ce qui en vérité n'arrange rien.
    Cela ne signifie pas non plus que l'Évangile prêche une morale bonasse, dans un monde où tout le monde serait gentil. C'est à l'extrême opposé. Car cette parole qui se veut parole de vie se tient dans le lieu des plus grandes détresses, d'une violence qui va jusqu'au meurtre de celui qui témoigne de cet amour-là. Et quel meurtre ! Quelle horreur !
    Nouveau péril : d'une croyance comme englué dans cette horreur, créant tristesse en tout, jalouse de tout bonheur, ennemie de toute joie. Et la foi en la résurrection ne sert alors que de vision enfermante, puisque que toute joie humaine doit être renvoyée dans l'impensable éternité.
    
   La naïveté dont j'ai parlé va tout autrement. Elle veut rejoindre le principe Évangile, mais pour qu'il agisse.
    Ce sera, d'abord, interprétations. Du texte ? Non. De la vie. Le texte, bien sûr, et à comprendre autant qu'on peut (avec tous les problèmes que cela pose, de traduction entre autres). Mais le comprendre vraiment, c'est pouvoir comprendre par lui ce que nous vivons. Le principe, ici, est principe de signification. L'Évangile prend vie quand il devient éclairement de l'existence. Mais ce n'est pas du tout par application, comme si l'Évangile était une règle de vie. On l'a remarqué : l'Évangile (donc les évangiles) ne donne point de méthode d'ascèse ou de sagesse, il ne donne même pas de doctrine, si l'on entend par là un corps bien constitué de concepts et de propositions à admettre. Ce qu'il cherche à promouvoir c'est l'être humain, une humanité des humains qui soit dans la clarté que Celui-là donne à la vie.
    Mais la façon de vivre peut changer. La situation de Jésus en son temps n'est plus la nôtre en ce temps-ci. D'où l'ambiguïté de l'imitation de Jésus-Christ. Si elle se veut littérale, elle risque de verser à l'artifice, d'être en effet cette lettre qui étouffe l'esprit. On dira : mais n'était-ce pas là tout le désir et toute la vie de François d'Assise, par exemple ? Mais le pauvre d'Assise trouvait moyen de restituer ce qu'on voudrait nommer le charme de Jésus. L'imiter matériellement n'est pas non plus le moyen, pour tous, d'inaugurer la Voie.
    C'est nécessairement création, invention ; initiative actuelle pour que la Voie en effet – premier nom que les disciples donnaient à leur foi – soit transfiguration du monde est d'eux-mêmes et non la simple répétition de ce qu'il faut croire et de ce qu'il faut pratiquer.
    L'Évangile est source et non delta fatigué où tout s'enlise. Il ne vit bien que d'être en chacun des humains le commencement de l'humain et en leur communion l'avènement toujours jaillissant.

    Soit. C'est aisé à dire. Mais cela aussi peut s'évanouir dans les belles pensées. Cela n'est réel que dans la confrontation au réel, précisément. Et elle peut se montrer redoutable pour les belles pensées.
Alors peut se produire un phénomène étrange propre à troubler celui qui s'y trouve entraîné. C'est l'effort même connaître la signification opérante de la foi qui va rendre la foi –insignifiante. Ou même, par la déception qu'elle provoque, irritante et intenable. L'Évangile, par exemple, prendra sens dans la relation avec autrui, comme exigence de justice, avènement d'une communion qui n'exclura personne, soin et bienveillance envers les plus pauvres ou les plus égarés. Ou encore ce sera, dans la dimension spirituelle, un je ne sais quoi d'insaisissable auquel on donne accueil pour se délivrer des enfermements. Ou encore la personne de Jésus, ses paroles, son style, sa façon de vivre et mourir. Mais le reste ? Au fait, quel reste ? L'Eglise, son credo, ses institutions, son dogmatisme et son moralisme, sans parler de ses malheurs en tous genres ? Ou bien est-ce que l'insignifiance n'atteint pas l'Évangile lui-même, tel qu'il peut s'entendre à partir du Nouveau Testament, sinon en tout, du moins en certains aspects difficiles à évacuer ? Pour prendre un seul exemple (mais quel exemple !), le Jugement dernier et ce qui s'ensuit.
    Alors, ne faut-il pas trier, entre ce qu'on garde et ce qu'on abandonne ? Mais c'est une question piège. Quel critère ? Car si l'on dit : l'Évangile, on se borne à répéter la question. Alors quoi ? Ce qui est compatible avec l'esprit contemporain ? Mais c'est réduire la puissance de l'Évangile à la banalité ; et de plus par un « esprit contemporain » aussi mal défini qu'il est changeant. D'où la réaction des conservateurs : c'est une destruction de la vraie foi !

    Peut-être faut-il revenir à cette idée simple (mais pas simpliste : la foi, c'est l'écoute d'une parole. Et qu'est-ce qu'une écoute juste ? C'est celle qui laisse parler l'autre, qui attentive à ce qu'il dit, qui accepte – voilà le très décisif – de ne pas le comprendre, d'attendre que cela s'éclaire, ou même demeure dans l'obscur, sans pour autant juger que ce qui se donne à entendre soit méprisable détestable.
    On peut le comprendre quand il s'agit de la relation à autrui. Mais c'est encore plus vrai s'il s'agit de cette parole-là, surtout si l'on juge – acte de foi – que l'Autre est alors Dieu lui-même.
    Est-ce la solution ? Pas du tout. Car la question du tri n'est pas supprimée. Elle s'est déplacée. Sa référence est cette parole dont je ne sais pas, d'un savoir plein et définitif, ce qu'elle veut dire et veut me dire. Je ne puis qu'être dans ce déplacement, qui me fera quitter ce qu'il faut quitter – les interprétations malheureuses, les contextes épuisés, les dérives – pour sauvegarder ce qui est vie.

    Car c'est cela, le principe Évangile.
  C'est vrai : cela ne résout rien. Car c'est seulement poser la question, au-delà de facilités trompeuses. Mais chacun sait que les vrais changements concernent les questions plutôt que les réponses.
    Et celle-ci n'est pas une impasse. Elle ouvre un champ infini de recherche et de pensée, elle exige enfin cette création qui a tant manqué chez les croyants des temps modernes.
   Au surplus, ce déplacement offre une issue à cette épuisante querelle entre traditionalistes et modernisant qui a si fortement servi à épuiser la foi religieuse (et ce n'est pas fini). Aller par là peut modifier le statut de la religion. Et ce qui, dans une société, modifie la religion modifie tout le reste.

    À suivre.