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La décomposition du christianisme

      Il arrive aux chrétiens de s'interroger sur ce qu'ils croient, et parfois jusqu'au saisissement.
     Comment, par exemple, croire encore à l'enfer ? On n'en parle même plus. « Nous irons tous au Paradis ». Mais ôtez l'enfer, le reste suit. Le Jugement - le terrible jugement - disparaît ou n'est plus qu'une formalité. Si tout le monde est acquitté, on n'a plus rien à craindre. Mais en ce cas, le péché perd toute gravité. Ou plutôt, elle devient celle d'une maladie, d'une errance, d'une détresse qui méritent soin et compassion. Le châtiment ne s'exerce qu'en ce monde et il se doit le plus possible d'être thérapeutique.

     Et pourquoi la mort du Christ ? Pour réparer l'offense faite au Tout–Puissant ? Mais comment l'offense pourrait-elle l'atteindre, dans sa toute-puissance et sa solitude éternelle ? Et que signifie d'aller jusqu'au bout du monde prêcher l'Évangile à des gens qui s'en passaient fort bien ? Si jugement, sacrifice, mission  en sont là, tout le reste en pâtit. C'est comme si tout l'édifice s'effondrait.
Protestation des chrétiens. Bien sûr, une adaptation est nécessaire. Bien sûr il faut quitter ces images de l'enfer, du sacrifice, de la mission, et plus encore ces théorisations prétendument dogmatiques qui donnaient à ces thèmes-là une rigidité insupportable. Quittons ce qu'il faut quitter, disent-ils. L'essentiel reste sauf. Il est tout entier du côté d'une foi heureuse, débarrassée des vieilles peurs, des illusions pieuses, des controverses meurtrières. La foi ne craint plus la modernité. Elle y trouve comme une jeunesse nouvelle. L'Évangile, la liturgie, une morale ouverte à la psychologie, une dogmatique qui ose intégrer ce que l'exégèse ébranle des vieux clichés, tout signifie le renouveau. L'Église se refait une santé (le pape François !).

17 manières de prier sans en avoir l'air...

17 manières de prier sans en avoir l'air

I - Marcher de long en large
dans une église romane, belle, assez grande
Saint Philibert de Tournus par exemple
ou dans une église gothique
Chartres, Reims, Bourges
ou baroque, comme la Wieskirche
et ne penser à rien
rien du tout
laisser le regard errer
laisser la pierre chanter
laisser le lieu dire
et s'en aller; au bout d'un temps, sans aucune hâte.
II - Lire un livre de forte pensée
avec un désir fort de la vérité
sans avidité de savoir
sans prétention à disputer
mais par goût, par amour de la vérité
Ouvrir la porte profonde
à toute pensée qui vient
et la laisser demeurer en paix
afin qu'elle vienne à porter son fruit.

III - Ouvrir la Sainte Ecriture
ouvrir seulement le Livre
et partir en songerie
imaginer son propre livre
se raconter des histoires
laisser remuer ses propres vieux mythes
de cruauté, de triomphe, de sensualité, de désespoir
d'amour, de charité
avec le parfait narcissisme de ces choses-là
et lire, dans le texte,
deux mots.

IV - Dire une demande du Notre Père
une seule
une seule fois.

V - Se désoler infiniment de ne pas prier
gémir intérieurement tout le jour d'être incapable
de la moindre invocation
la moindre lecture
pas même de l'Evangile
d'être là froid, sec, absent
et heureux ailleurs
sans Dieu, sans Christ, sans tout ça
et en souffrir
et décider enfin de s'en remettre là-dessus à Dieu
et attendre, hors de toute pensée.

VI - Dormir
et le cœur veille.

VII - Comme un petit enfant, dire des choses à Dieu
prière, supplication, rage ou tendresse
regret ou jubilation
ça échappe
on ne s'en aperçoit même pas
sinon quelquefois après coup.
Celui qui parle ainsi en nous est l'enfant
toujours à l'aurore de la vie
naïf comme la volonté divine.

VIII - Converser de choses et d'autres
et soudain
il se fait sans mon Dieu qu'on l'ait voulu
qu'on se met à parler de l'essentiel
la vie, la mort, l'avenir de l'humanité
l'amour, la vérité
Dieu peut-être, et peut-être pas,
la religion chrétienne, les grands chemins de l'homme
On en parle les uns aux autres sans haine,
sans controverse, sans passion basse,
mais parce que cela importe plus que tout le reste
et qu'on en parle si peu souvent
et dans la conversation celui qui croit en Jésus Christ
laisse passer quelque chose de l'Annonce
pas tant parce qu'il s'y croit obligé
que parce qu'il est comme ça, c'est en lui,
sa parole porte la Parole
et il arrive que quelqu'un écoute
et le fond du cœur est ouvert.

IX - Ouvrir la Sainte Ecriture
et ça y est !
Ce n'est pas un livre, ce n'est pas le Livre,
c'est le lieu de la Parole qui s'entend par-delà les mots
rêve sans rêve en marge du texte en son milieu
résonance à travers toutes les épaisseurs de la vie
fontaine dont la source est invisible
pensées, images, paroles
mouvements sobres du cœur
la Lettre est nécessaire
l'esprit va
car le sens de l'Ecriture, c'est la vie sauve.

X - Désirer, désirer désespérément
désirer jusqu'à la douleur et la détresse
jusqu'au grand vide amer
désirer que ce soit autrement
désirer la fin des cruautés
des folies, de la bêtise, de l'abject,
désirer la gaîté, la lumière, la tendresse
avoir si faim, avoir si soif
du monde différent
et de soi-même différent.
XI - Ecrire
par plaisir, par goût, pour voir
écrire pour écouter ce que le bruit ordinaire
recouvre ou embrouille
y compris le bruit des mots
Laver les mots jusqu'à ce qu'ils soient tout purs
et ronds et lisses
ou bien aller par les chemins foisonnants
ou bien refaire, indéfiniment refaire
pour approcher un peu plus ce qui manque et insiste
écrire pour aller vers le point là-bas
qui communique avec l'au-dessus et l'en deçà de tout mot.
XII - Ecouter la musique
La messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach par exemple
spécialement Incarnatus, Crucifixus, Resurrexit
ou bien autre chose
pas nécessairement de la musique religieuse
mais écouter dans la profondeur
écouter le chant du nouvel Orphée présent
à toute musique humaine
incarnation, crucifixion, jubilation
Si l'on peut, chanter soi-même et jouer de l'instrument,
c'est encore mieux !

XIII - Se tenir dans la paix
qui est l'harmonie des puissances
au-delà (certes) du tourbillon
au-delà de l'abstention sereine
au-delà de l'abandon volontaire des héros
dans l'harmonie des puissances
coïncidant avec la plus humble humilité
ceci, dans le médiocre des jours,
sans hauteur, sans savoir, et quelquefois sans grâce.

XIV - Sortir de l'église
quitter la célébration
parce qu'on ne supporte plus
parce qu'on ne peut plus rester
à cause du trop d'intensité et de hauteur
de ce qui est censé se faire là
en contraste avec l'échec navrant de ce qui s'y passe en fait
quitter sans scandale, sans contestation, avec tristesse
et le désir endurant que se lève à nouveau
comment ? comment ?
la lumière du grand poème où s'inaugurent toutes choses.

XV - Douter, intensément douter de Dieu
quoi, il y aurait un Dieu bon et tout-puissant
avec toute cette cruauté dans la nature
avec l'infernale cruauté humaine
les enfants crevant de faim, les exploités,
les névrosés, les abrutis, les alcooliques,
tous les déchets humains ?
Elle est belle, l'image de Dieu !
Et qu'est-ce que Dieu
sinon la pauvre petite idée élaborée
sur la planète où nous sommes
rien, au sein de l'univers éclatant
vers des dimensions inimaginables.

Objections, objections, agonie de Dieu
au cœur de l'homme de foi.
Il a répondu cent fois, mais il s'agît d'absence.
Pauvre Dieu en agonie
comme son Verbe identique à Lui au jardin des oliviers
quand ses meilleurs amis dormaient...
Ce n'est donc pas si peu de le veiller
en son agonie.

XVI - Ni les images, ni le texte,
ni le lieu ni l'heure
ni la parole qui sourd du cœur
ni la répétition lasse et attentive
pas même le silence
mais simplement le réel
terriblement réel et plat, les choses, la surface
la conversation sans but
les tâches, les loisirs,
manger, rêver, dormir,
et la souffrance intolérable, indicible
tellement souffrante qu'on n'en souffre pas
l'attente nue
de ce qui doit venir au monde
pour qu'il en soit sur la terre comme au ciel.

XVII - Travailler de ses mains
à des tâches ménagères, à la couture,
à son métier, à du bricolage
et faire taire la radio et tout le brouhaha intérieur
écouter ce qui parle sans mots
tandis que les mains s'occupent
et occupent la surface de l'âme.
Ou bien : conduire une automobile
très détendu, attentif, courtois
tandis que cette occupation laisse libre
une pensée sans pensée
qui mûrit ailleurs.


Thérèse Martin, Docteure de l'Eglise




Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face a suscité et suscite encore des réactions bien différentes. Admiration et dévotion, aussi bien dans un large public (chez Edith Piaf, par exemple) que du côté des maîtres spirituels les plus exigeants. En revanche, et même chez des chrétiens, malaise et suspicion.

Ce ne serait qu'une petite religieuse engluée dans le pire traditionalisme du XIXe siècle, provincial et bourgeois. Sans compétence, sans équipement critique. Et dont le style pieux est d'une enflure insupportable. Accablée, en plus, de troubles psychiques assez graves pour l'avoir menée au bord de l'effondrement, et dans un contexte familial accablant – les petits frères morts et toutes ses sœurs été elle-même au couvent. Et ayant mené une vie si banale qu'une des religieuses de son couvent se demandait ce qu'on pourrait bien dire d'elle après sa mort.

Mais c'est peut-être précisément là ce qui fait sa force : d'avoir eu contre elle à peu près tout ce qui peut défaire une vie et d'avoir transpercé cette misère par une intuition fulgurante.

La foi critique

        


      Si quelqu’un veut vivre, réellement vivre, ou si quelqu’un cherche la vérité, au-delà du brui des apparences, ou encore si quelqu’un ne se résigne pas à la bêtise et à l’iniquité, il lui faut bien s’éveiller et se mettre en route.

            Entreprise risquée et, aux yeux de beaucoup, illusoire et vaine. Et pour quel fruit ? N’est-il pas mort, le temps des grandes vérités et des grandes espérances ?
            Mais la nécessité excuse tout.

            Le premier moment, semble-t-il, c’est de savoir un peu où nous en sommes. Or il y a deux interprétations du monde tel qu’il va.
            La première est réjouissante. Nous sommes à l’aurore d’un nouvel âge d’humanité. Les progrès fabuleux de la science et de la technique mettent fin aux vieilles terreurs, peste, faim, guerre (même la guerre - on y viendra). On a même pu décréter la fin de l’Histoire.
            L’autre version est moins gaie. Ce fameux progrès est parfaitement ambigu. Il mène à l’énergie nucléaire et à Hiroshima. Tout le meilleur peut se retourner et devenir le pire. En vérité, c’est une course en avant, devenue incontrôlable, dont les moteurs sont de furieuses envies de puissance et de jouissance ; leur logique interne ne connaît pas de limites, c’est-à-dire mène au chaos.