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La traversée de l'en bas

Si vous glissez dans l'en bas, le monde où vous habitez disparaît, les ennemis et compagnons se dissolvent dans la nuit.
Et l'on ne revient pas.
Seul espoir – au-delà de tout espoir : traverser.
Car c'est ici la mort de toute sagesse, de toutes les sagesses et cultures et traditions du monde. Toutes, elles ne parlent que pour ceux d'en haut, ceux qui montent, ceux qui aspirent, ceux qui savent – et leur non-savoir lui-même est la suprême science.
Ils sont nobles. Les sages, les saints, les héros, les penseurs, les créateurs, les hommes de bonne volonté. Toute leur humilité, toute leur modestie n'y change rien. Même s'ils disent, pieusement, qu'au contraire ils descendent, qu'ils sont de plus en plus pauvres, démunis, déliés de tout avoir et de tout savoir, allons, allons, ils sont tout de même sur la bonne voie, ils sont tout de même du bon côté.
Mais l'en bas est déchéance. L'être humain réduit là se connaît méprisable, défait, hors chemin, maudit.
Il est dans l'inavouable.
Il est dans une des cases maudites : la folie, la décrépitude, le crime, l'échec (le grand, la vie ratée), le mensonge. Même si l'on a pitié de lui, c'est une pitié armée et défensive ; il ne s'agit pas de glisser en bas – là où il vit.

Souffrance et parole



Qu'en est-il, pour le médecin, de la souffrance du patient ? Cette question dépend d'une autre : et qu'en est-il, pour le patient lui-même, de sa souffrance ? Il faut bien si j'ose dire, qu'il s'en arrange, sous peine de vivre dans cette espèce d'hébétude inhumaine, dont on a fini par reconnaître qu'elle était le sort de malheureux bébés, incapables de dire leur souffrance.
            Qu'est-ce qui permet aux humains d'humaniser leur souffrance ? Ce fut, ce peut être encore le rôle de la religion. La souffrance prend place, en quelque sorte, dans un immense récit, où elle devient destin, expiation, épreuve, malheur que la puissance divine va écarte, etc. Dans la grande salle de l'Hospice de Beaune, il y a un autel et un christ : les malades, sur leur  lit de douleur, peuvent communier à la douleur du Sauveur du monde ; ils ne sont plus de malheureux déchets d'humanité, livrés à une solitude implacable ; ils sont parmi les humains, à une place de dignité et leur souffrance prend sens.
            Y a-t-il, pour les hommes d'aujourd'hui, d'autres chemins, où la souffrance puisse habiter la parole? Il existe certes des chemins de sagesse, à la façon du stoïcisme. Mais il en est un auquel nous proposons d'accorder ici une attention toute particulière : la psychanalyse. D'entrée il faut reconnaître qu'elle ne prétend pas donner un sens à la souffrance. Sa fonction est tout autre : c'est d'être un travail de vérité tel que la parole dépasse ce qui dans la souffrance est mensonge et fausseté. Ce qui pourrait bien être, pour toute prétention religieuse à donner sens à la souffrance, une mise à l'épreuve assez implacable.
            Voilà qui demande explication. Mais avant de nous y engager, il convient de préciser dans quelle perspective. Envisager à la fois médecine, psychanalyse et religion, c'est s'embarquer dans une tâche impossible, c'est se condamner à un discours vague, fatalement superficiel et prétentieux.
            Mais la question que j'ai évoquée est réelle, elle se pose concrètement, elle est dans le « cas » de ce patient qui souffre, qui se tient dans une tradition religieuse et qui s'est engagé dans
une analyse. C'est en lui que la question cesse d'être un prétexte à dissertation confuse, pour devenir cet être humain auquel le médecin à affaire pour le soigner.