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La dimension spirituelle de la vie

         Conférence prononcée en 2011 à Montpellier
au GREP - Groupe de Recherche pour l'Education et la Prospective


Ce que je vais vous dire, je le propose, je l’offre, sans aucune autorité. C'est-à-dire que ce que je vais vous dire vous parlera peut-être, ou bien ne vous parlera pas. Peut-être l’entendrez-vous autrement que ce que je n’aurai dit, mais c’est un risque que je prends.
         Il s’agit donc de la dimension spirituelle de la vie humaine. La première chose que je dirai, c’est que cette dimension n’est pas un luxe. Je l’entends comme quelque chose qui est de la plus haute nécessité. Peut-être le mot spirituel ne convient-il pas parfaitement, parce qu’il est compromis, comme tant d’autres mots de nos langages. Ici, en ce moment, le mot religieux serait, quant à lui, un désastre – je dirai pourquoi tout à l’heure. Il faut donc que j’essaie de vous donner à entendre, si je le puis, ce qui est en cause pour moi.
C’est vraiment quelque chose de l’ordre de la faim. Pour le corps, la faim est impérieuse : il faut manger ou mourir. Mais en ce qui concerne notre esprit, puisque nous parlons du spirituel, existe aussi une faim. La faim que nous soit donné ce-sans-quoi nous risquerions d’être pris dans le désastre qui peut survenir en toute vie humaine : la destruction, l’effondrement, l’angoisse pure. Ou, si vous préférez une version  plus positive, le ce-par-quoi nous pouvons humainement vivre. Ce qui nous donne de tenir debout, ce qui nous permet de traverser notre vie sans les formes sinistres que je viens d’évoquer, l’immense découragement, la dépression, la solitude… C’est quelque chose que nous devons manger, c'est-à-dire recevoir en nous, à l’intérieur de nous. Oh bien sûr, les rencontres, la vie sociale ont une importance considérable. Mais après tout il y a des gens qui, même dans les camps de concentration, ont su vivre ; et il y en a d’autres – j’en connais – qui ont tout et qui ne vivent pas.

Souffrance et parole



Qu'en est-il, pour le médecin, de la souffrance du patient ? Cette question dépend d'une autre : et qu'en est-il, pour le patient lui-même, de sa souffrance ? Il faut bien si j'ose dire, qu'il s'en arrange, sous peine de vivre dans cette espèce d'hébétude inhumaine, dont on a fini par reconnaître qu'elle était le sort de malheureux bébés, incapables de dire leur souffrance.
            Qu'est-ce qui permet aux humains d'humaniser leur souffrance ? Ce fut, ce peut être encore le rôle de la religion. La souffrance prend place, en quelque sorte, dans un immense récit, où elle devient destin, expiation, épreuve, malheur que la puissance divine va écarte, etc. Dans la grande salle de l'Hospice de Beaune, il y a un autel et un christ : les malades, sur leur  lit de douleur, peuvent communier à la douleur du Sauveur du monde ; ils ne sont plus de malheureux déchets d'humanité, livrés à une solitude implacable ; ils sont parmi les humains, à une place de dignité et leur souffrance prend sens.
            Y a-t-il, pour les hommes d'aujourd'hui, d'autres chemins, où la souffrance puisse habiter la parole? Il existe certes des chemins de sagesse, à la façon du stoïcisme. Mais il en est un auquel nous proposons d'accorder ici une attention toute particulière : la psychanalyse. D'entrée il faut reconnaître qu'elle ne prétend pas donner un sens à la souffrance. Sa fonction est tout autre : c'est d'être un travail de vérité tel que la parole dépasse ce qui dans la souffrance est mensonge et fausseté. Ce qui pourrait bien être, pour toute prétention religieuse à donner sens à la souffrance, une mise à l'épreuve assez implacable.
            Voilà qui demande explication. Mais avant de nous y engager, il convient de préciser dans quelle perspective. Envisager à la fois médecine, psychanalyse et religion, c'est s'embarquer dans une tâche impossible, c'est se condamner à un discours vague, fatalement superficiel et prétentieux.
            Mais la question que j'ai évoquée est réelle, elle se pose concrètement, elle est dans le « cas » de ce patient qui souffre, qui se tient dans une tradition religieuse et qui s'est engagé dans
une analyse. C'est en lui que la question cesse d'être un prétexte à dissertation confuse, pour devenir cet être humain auquel le médecin à affaire pour le soigner.

Y a-t-il une vérité absolue ?



            Y a-t-il une vérité absolue ?
            La question peut paraître désuète ou dérisoire.
            Ou, si on la prend au sérieux, dangereuse. La vérité absolue, c’est le prétexte à toutes les intolérances, c’est le principe même du totalitarisme, à commencer par celui de la pensée.
            Pourtant, à la question : y a-t-il une vérité absolue ? – je réponds oui.
            Je vais tâcher de m’en expliquer.


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            Premier point : de quel type de vérité s’agit-il ?
            Passant outre, hardiment, aux controverses sur la nature de la vérité, je dirais qu’il s’agit ici de ce qui s’impose à l’esprit, hors de toute contestation possible ; c’est ce qu’on ne peut pas ne pas admettre, ou ne pas refuser, sans verser dans le mensonge ou l’égarement.

            Mais quel peut en être le contenu ? Quand, dans le Don Juan de Molière, Sganarelle demande à son maître en quoi il croit, Don Juan répond (dans le langage du 17e siècle) : « Je crois que 2 et 2 sont quatre. » Difficile de le nier. Mais c’est une vérité inscrite en l’arithmétique ; on peut concevoir tout autrement l’unité ou la dualité (Dieu et l’homme, par exemple, ne font pas nombre).

            La vérité dont je me risque à parler n’est pas régionale, elle ne relève pas d’une axiomatique. Elle est, si l’on peut dire, absolument absolue. Elle mérite la majuscule. Elle est du côté de ces grands principes ou de ces assertions premières qui commandent tout, qu’il faut reconnaître ou accepter, sous peine de… De quoi, au fait ? D’être brûlé comme hérétique ou enfermé comme fou ?
            De quoi inquiéter.
            Ou faire sourire, si l’on juge ces temps révolus.

Vivre en étant vieux


                  Quand on ose aborder un sujet aussi grave et risqué que celui-là, il est préférable de le connaître d’expérience. Puis-je dire que c’est mon cas ? J’ai l’âge, c’est déjà ça ! Mais quant à la qualité de l’expérience – je ne peux que l’espérer.
                Salut donc en priorité à ceux et celles d’entre vous qui, comme moi, ont le privilège douteux d’avoir dépassé 80 ans. Les autres peuvent écouter. Car je leur souhaite longue vie ; c’est-à-dire, d’habiter le temps qui est le leur, de nous rejoindre là où nous sommes.

                Il y a deux vieillesses, sans rapport immédiat avec la date de naissance : la première et la deuxième, comme dirait Molière. Dans la première, ça descend, dans la deuxième, ça s’effondre. Dans la première, on marche, on mange, on dort, on parle, on est en relation avec  les siens et ses amis, etc. Dans la seconde, tout cela, qui fait la vie, s’en va. La seconde vieillesse, c’est celle des partants. Ils sont déjà sur l’autre rive. Ils rejoignent mystérieusement les tout petits enfants, cette humanité primordiale qui entoure, en quelque sorte, la clairière où s’agitent ceux qu’on nomme adultes.